Devrait-on vacciner les filles contre le PVH?
Les médecins ne sont pas tous d’accord avec le programme de vaccination canadien contre le PVH. Voici ce qu’en disent deux éminents médecins.
Par Claudia Cornwall
Dans le cadre du programme de vaccination contre le papillomavirus humain (PVH), lancé au coût de 300 millions de dollars par le Canada en 2007, votre fille pourrait se voir offrir un vaccin dès l’âge de neuf ans. Devrait-elle se faire immuniser ou pas? Ce programme a pour but de diminuer l’incidence du cancer du col de l’utérus, qui tue quelque 400 Canadiennes par année. Le vaccin, le Gardasil, protège contre quatre souches du PVH, les deux premières étant en cause dans 70% des cas de cancer du col, les deux autres, dans 90% des cas de condylomes. Il est plus efficace lorsqu’il est administré avant les premières relations sexuelles. La plupart des médecins y sont favorables, mais certains s’y objectent. Nous avons demandé l’opinion de deux d’entre eux.
Dr Abby Lippman
Professeur d’épidémiologie à l’université McGill (et ex-directeur du Réseau canadien pour la santé des femmes).
À mon avis, il n’était nécessaire d’implanter d’urgence le programme de vaccination contre le PVH. La plupart des jeunes filles et des femmes qui contractent une infection au PVH guériront sans même savoir qu’elles étaient infectées; l’organisme dispose de bons mécanismes de défense. Pour que l’infection au PVH dégénère en cancer du col de l’utérus, elle doit être particulièrement tenace et provoquer, à terme, des changements cellulaires qui resteront indétectés et ne seront pas traités. Or, ces changements, on peut les détecter grâce aux frottis vaginaux (test de Papanicolaou). Il est probable que la plupart des femmes ayant contracté le virus et souffrant du cancer du col n’aient pas passé le test ou, dans le cas contraire, n’aient pas bénéficié d’un suivi. Bien qu’il ne soit pas fiable à 100%, on lui doit probablement la chute sensible du taux de mortalité par cancer du col en Amérique du Nord.
Un programme systématique de dépistage par frottis vaginaux semblable à celui qui existe au Québec pour la mammographie (où toutes les femmes de plus de 50 ans reçoivent une lettre leur rappelant d’en passer une) permettrait de faire baisser davantage encore l’incidence de ce cancer. Malgré le fait que certaines provinces ne disposent même pas d’un tel programme, le gouvernement est prêt à injecter de l’argent dans un vaccin. [Note de l’éditeur : bien que huit des treize provinces et territoires aient recommandé ou aient commencé à implanter un programme de dépistage plus systématique, le taux des femmes n’ayant pas passé de test au cours des trois dernières années est de 30%]
Autre sujet de préoccupation : le vaccin contre le PVH ne protège que contre 70% des infections virales associées au cancer du col. Autrement dit, même les femmes qui sont vaccinées devront passer un test de dépistage. Les jeunes filles immunisées ne risquent-elles pas d’entretenir un faux sentiment de sécurité et de négliger de passer le test? Il faut certainement envisager cette probabilité. Par ailleurs, le nombre de filles âgées de 9 à 15 ans qui ont participé aux essais cliniques menés dans le but de valider l’efficacité du vaccin était relativement faible. Enfin, il reste toujours des zones grises quant à son innocuité, et on ne sait pas non plus combien de temps dure l’immunité ni s’il faudra des rappels.
Je pense que, avant d’entreprendre un programme massif de vaccination, il aurait fallu en débattre plus longuement. Le vaccin peut faire partie de notre arsenal de moyens pour lutter contre le cancer du col, mais ce dernier doit être considéré de manière plus globale. Ainsi, les provinces ont réduit le budget qu’elles consacrent à l’éducation sexuelle et aux autres programmes de sensibilisation. Pourquoi le vaccin aurai-t-il priorité sur les autres approches?
Dr David Butler-Jones
Administrateur en chef de la santé publique du Canada
C’était une bonne décision de rendre accessible à la population le vaccin contre le PVH étant donné qu’il permet de diminuer le nombre de cas de cancers de même que le taux de mortalité en résultant. Chaque année, au Canada, on diagnostique 1700 nouveaux cas de cancer du col. Grâce au vaccin, le nombre de femmes qui devront passer une colposcopie [examen visuel du col de l’utérus] décroîtra de même que le nombre de celles qui devront subir l’ablation d’une partie du col ou de l’utérus. En outre, chaque année, des milliers de personnes consultent pour des condylomes, maladie détestable à traiter; le vaccin permettra d’en diminuer le nombre. Nous découvrons par ailleurs que des cancers moins courants, par exemple ceux de la cavité buccale, sont associés au PVH.
Nous dépensons une fortune à soigner des problèmes qui n’auraient pas dû exister en premier lieu. Pourquoi ne ferions-nous pas de la prévention chaque fois que c’est possible? On continue de recommander le frottis vaginal, mais le vaccin en fera un outil de dépistage plus efficace, étant donné qu’il y aura moins de résultats positifs. Cela nous permettra de mettre l’accent sur le traitement des personnes qui ont contracté le cancer, plutôt que de devoir traiter un problème qu’on peut facilement prévenir.
Certains groupes de la population échappent à notre système de soins. Ainsi, les femmes les moins susceptibles de passer un test de dépistage sont aussi celles qui courent le plus de risques de faire un cancer du col et d’en mourir : personnes aux multiples partenaires sexuelles, travailleuses du sexe et toxicomanes. La vaccination des jeunes filles met tout le monde sur le même pied dans ce sens que, quelles que soient les circonstances sociales, elles ont toutes accès à ce moyen de prévention.
En règle générale, la médecine place la prévention à un niveau plus élevé que le traitement. La raison en étant que, en prévention, ce sont les personnes en santé que nous visons, et les décisions que nous prenons doivent permettre qu’elles le restent. A l’échelle mondiale, le nombre de personnes immunisées contre le PVH se chiffre par millions. A titre de comparaison, on estime qu’il faut vacciner 729 filles contre ce virus pour prévenir le décès d’une femme par cancer du col tandis que, pour la varicelle, ce ratio est de 1 sur 34 000 et, pour la méningite, de 1 sur 21 000. Comparé aux autres, le vaccin contre le PVH est donc particulièrement efficace. C’est d’ailleurs le premier à prévenir une maladie chronique comme le cancer. Nous entrons dans une nouvelle ère, particulièrement riche en découvertes.
















